Sièges permanents pour l’Afrique au conseil de sécurité de l’ONU : Pour qui ? Pourquoi ? Pourquoi faire ?

Sièges permanents pour l’Afrique au conseil de sécurité de l’ONU : Pour qui ? Pourquoi ? Pourquoi faire ?

Sièges permanents pour l’Afrique au conseil de sécurité de l’ONU : Pour qui ? Pourquoi ? Pourquoi faire ? 800 533 Centre de recherche sur le Congo-Kinshasa

Par Esimba Ifonge

Lors de l’Assemblée générale des Nations unies (UNGA81), dirigeants africains et non-africains ont, une fois de plus, plaidé pour que l’Afrique obtienne enfin des sièges permanents, avec droit de veto, au Conseil de sécurité. Le chiffre qui circule, deux sièges, semble faire consensus. L’intention affichée est louable : donner au continent une voix, une influence, un pouvoir sur les décisions qui le concernent et qui façonnent le monde. La demande est légitime. Mais est-elle bien pensée ?

Car il y a une confusion de fond que l’on continue d’entretenir, année après année, sommet après sommet : on parle de sièges comme s’il s’agissait d’un dû, d’une réparation administrative, d’une case à cocher dans un organigramme mondial enfin « inclusif ». Or le pouvoir, la vraie influence, ne se distribue pas par courtoisie diplomatique. Il se construit, se négocie, s’impose. Il est le produit de rapports de force et rarement d’un consensus de bonne volonté.

Pour une démarche plus stratégique

Quatre points simples suffisent à mesurer l’écart entre l’ambition affichée et la réalité du terrain.

Premièrement : depuis des décennies que la réforme du Conseil de sécurité est débattue, qu’ont fait concrètement les États africains pour construire ce pouvoir, cette influence, cette présence qui rendrait leur absence à la table intenable pour les autres ? On ne rend pas une place indispensable en la réclamant. On la rend indispensable en devenant, économiquement, militairement, diplomatiquement, un acteur qu’on ne peut plus contourner.

Si l’enjeu réel, pour les peuples et les États africains, est d’obtenir davantage de pouvoir et d’influence sur ce qui les concerne, alors une simple réforme institutionnelle, aussi symboliquement importante soit-elle, ne suffira jamais. Un siège sans force propre est un strapontin. Une voix sans pouvoir de négociation est un murmure qu’on écoute par politesse et qu’on ignore dans les faits.

Deuxièmement : qui, concrètement, occupera ces sièges au nom de l’Afrique ? Cinquante-quatre États, des trajectoires divergentes, des alliances parfois contradictoires, sur quels critères ce choix se fera-t-il ? Le silence qui entoure cette question devrait à lui seul alerter : on négocie une place avant même de savoir qui s’y assiéra, et selon quelle légitimité.

Troisièmement : chaque État siégeant au Conseil de sécurité y défend, avant tout, ses intérêts nationaux. C’est la nature même de l’institution. Qu’en sera-t-il des pays africains appelés à représenter, non plus leurs seuls intérêts, mais ceux d’un continent tout entier ? Qui arbitrera entre l’intérêt de l’État siégeant et celui des cinquante-trois autres qu’il est censé porter ?

Quatrièmement, et c’est peut-être la question la plus fondamentale : les cinq sièges permanents actuels n’ont pas été offerts. Ils ont été arrachés, à l’issue d’une guerre mondiale, par des puissances qui y avaient pris part comme belligérantes et « victorieuses ». Ils sont l’inscription institutionnelle d’un rapport de force réel, historique, sanglant. Quel rapport de force l’Afrique a-t-elle, aujourd’hui, renversé ou construit pour justifier sa place à cette table ?

Ces questions ne visent pas à disqualifier la demande africaine. Elles visent à la déplacer du terrain de la supplique vers celui de la stratégie. Car si l’enjeu réel, pour les peuples et les États africains, est d’obtenir davantage de pouvoir et d’influence sur ce qui les concerne, alors une simple réforme institutionnelle, aussi symboliquement importante soit-elle, ne suffira jamais. Un siège sans force propre est un strapontin. Une voix sans pouvoir de négociation est un murmure qu’on écoute par politesse et qu’on ignore dans les faits.

Se constituer en force propre

Achille Mbembe souligne que « Lorsque l’on parle de Monde, on ne parle pas seulement dans l’abstrait. On parle d’une manière de construction de rapports de force. De ce point de vue, le monde nègre, aujourd’hui comme hier, se caractérise par une forme de faiblesse structurelle qui ne lui permet pas de négocier à son avantage les nouveaux rapports qui sont en train de se tisser […]. Il faut donc nous constituer en force propre. »

La réforme du Conseil de sécurité viendra, ou ne viendra pas, cela dépendra largement des rapports de force mondiaux. Mais que l’Afrique l’obtienne ou non, la vraie tâche reste la même, et elle nous appartient entièrement : cesser de demander une place, et commencer à construire la force qui la rendra impossible à refuser.

Se constituer en force propre. Voilà le préalable que la diplomatie des sommets contourne systématiquement, parce qu’il est plus exigeant qu’une déclaration finale. Cela suppose, d’abord, que les États africains partagent une vision commune, ce qui, aujourd’hui, n’est pas le cas. Ils ne partagent ni les mêmes ambitions pour eux-mêmes, ni la même conception de la souveraineté, ni le même projet pour les peuples qu’ils gouvernent. Comment prétendre représenter une force collective au Conseil de sécurité quand cette force n’existe pas encore chez soi ?

Se constituer en force propre, c’est d’abord ce travail-là : construire, entre Africains, un socle de convergence stratégique avant de prétendre parler d’une seule voix devant le monde. C’est bâtir des capacités économiques, sécuritaires et technologiques qui pèsent réellement dans la balance. C’est réduire, pour reprendre les mots de Mbembe, « la capacité de nuisance » de ceux qui aujourd’hui décident à notre place, et faire baisser le prix que nous payons pour notre subordination.

La réforme du Conseil de sécurité viendra, ou ne viendra pas, cela dépendra largement des rapports de force mondiaux. Mais que l’Afrique l’obtienne ou non, la vraie tâche reste la même, et elle nous appartient entièrement : cesser de demander une place, et commencer à construire la force qui la rendra impossible à refuser.

Centre de Recherche sur le Congo-Kinshasa

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